Comme toute la France, je suis profondément bouleversée par le drame qu’a subi Lyhanna.

Et comme beaucoup, j’ai ressenti cette boule au ventre un peu particulière, parce que je sais que ma fille, comme beaucoup d’enfants neuroatypiques, est une proie de choix pour ces prédateurs.

Non, je ne suis pas une maman qui exagère, rongée par l’anxiété.

 

Je suis une maman qui sait. Parce que ce n’est pas un ressenti, c’est un fait, objectif et documenté.

 

Plusieurs raisons objectives expliquent cette vulnérabilité particulière. Et je vais les détailler une par une.

En premier lieu, beaucoup de nos enfants présentent une difficulté objective, structurelle, à évaluer les situations, à appréhender les implicites, à lire les intentions, à comprendre les codes sociaux. Rien que ce point justifie à lui seul notre crainte de les imaginer face à des manipulateurs.

Mais ce n’est pas tout.

Beaucoup de nos enfants se sentent, et bien souvent à raison , rejetés par leurs pairs, et en souffrent.

Beaucoup. Profondément. Intensément.

Alors, et comme ça a été le cas de ma fille, ils recherchent les liens, coûte que coûte, tant la solitude et l’exclusion leur pèsent. Et ça, pour les prédateurs comme pour les harceleurs, c’est presque une cible dans leur dos.

Ils recherchent ces liens parfois de manière effrénée et désespérée, au point d’accepter l’inacceptable. Juste pour ne pas être seuls.

Et pour certains d’entre eux, c’est leur « petit supplément chantilly », leur impulsivité et leur faiblesse d’inhibition annihilent toute tentative de leur cerveau d’analyser, de moduler, de prendre ses distances, de dire stop.

Du pain bénit pour qui voudrait abuser.

Mais la fragilité de nos enfants ne vient pas seulement de leur fonctionnement intrinsèque. Elle est aussi, et c’est là que ça fait mal, construite, renforcée, par ce qu’ils vivent au quotidien.

En effet, nos enfants sont d’autant plus enclins à accepter l’inacceptable qu’on leur apprend, démontre et explique au quotidien que, pour eux, les traitements peuvent être différents.

 

Parce que :

Quand une maîtresse refuse une sortie scolaire à un enfant, elle le désigne comme différent, « moins apte ».

Et quand nous, on l’accepte, on valide.

Quand elle l’envoie dans une autre classe parce qu’elle le dit , devant les autres élèves, qu’il est ingérable ou pas capable de réaliser cette activité, elle le désigne.

Quand on l’accepte, on valide.

Quand notre enfant n’est scolarisé que quelques heures par semaine, sans raison objective ni fondement autre que le bon vouloir (ou le confort) de l’enseignant, il est désigné.

Quand on l’accepte, on valide.

Quand la professeure principale de Cléo, en 5ème, la fait sortir de la classe en lui expliquant que c’est « le temps de parler d’elle aux autres enfants », et qu’elle explique à la classe, sans ménagement, ni respect, ni décence ni réserve et surtout, sans pertinence ni compétence aux autres élèves qu’elle est handicapée, « bizarre », qu’elle prend un traitement pour l’être moins, mais qu’en fin de journée… (et naturellement, je ne sais pas le dixième de ce qui a été dit, ces seuls propos m’ont été rapportés, tard dans l’année).

Je n’ai pas accepté. Mais le mal était fait.

Ce n’est pas seulement l’école qui désigne. C’est en réalité tout un système qui, pas à pas, installe chez notre enfant la conviction qu’il vaut moins que les autres.

Un autre point est que nos enfants sont systématiquement mis en position d’infériorité, quelle que soit la situation.

C’est vicieux, insidieux, mais si cet enfant exprime une opinion, un désaccord, une difficulté, face à un autre enfant ou un adulte, on observe bien souvent deux postures.

La première consiste à le laisser s’exprimer avec une empathie particulièrement marquée, en sollicitant de la part des autres une bienveillance exagérée, comme on ne le ferait pas pour un autre enfant. C’est nécessaire, évidemment, et il faut encourager l’expression et en créer les conditions favorables, j’en suis convaincue et y travaille quotidiennement. Mais le revers de la médaille, c’est qu’en soulignant et différenciant la manière dont on traite un enfant, on le désigne, à ses yeux et aux yeux des autres, comme plus fragile, moins capable.

La seconde option est d’écarter plus ou moins gentiment l’enfant du débat ou de l’activité, un peu comme si on lui demandait de laisser « les adultes entre eux » , lui démontrant de manière éclatante qu’il n’est pas capable comme les autres.

Encore, quand ils expriment une difficulté mais qu’on la minimise ou la nie, en leur répondant simplement de faire des efforts, alors qu’ils sont en réalité en échec là où les autres réussissent, faute de recevoir l’aide dont ils ont besoin, et qu’ils sont stigmatisés par des « quand même, à ton âge » ou « regarde machin, il y arrive, c’est facile »… on leur démontre qu’ils sont « moins ».

Avec les meilleures intentions du monde, puisque c’est objectivement nécessaire, et mon propos n’est pas de remettre ça en question, surtout pas, puisque je milite pour la mise en place de tout ces moyens, on les met régulièrement en situation de dépendance fonctionnelle aux autres : maîtresse, paramédicaux, AESH, autres élèves. Traduisant ainsi implicitement qu’ils ont besoin des autres pour « fonctionner ».

En permanence, on leur démontre que seuls, ils ne peuvent pas, et qu’ils doivent se référer à une figure « fiable » . Comprendre ici tous les autres.

Et quand un directeur d’école remplace l’AESH sur les temps de récré et de déjeuner par 3 élèves de sa classe – ses paires, pas des figures d’autorité, et des élèves pourtant déjà désignés comme maltraitantes par l’enfant et les parents, il démontre on ne peut plus clairement à l’élève qu’elle vaut « moins », que les autres savent mieux qu’elle, et que sa parole comme son jugement ne valent rien. Et à ces enfants mal intentionnés, on donne carte blanche.

Et cette mise en position d’infériorité constante a une conséquence directe : elle ouvre la porte à l’inacceptable. Parce qu’un enfant qui a appris qu’il vaut moins n’ose plus dire non. On lui apprend que l’inacceptable est en réalité, pour lui, tolérable.

On leur apprend insidieusement, toujours, que pour eux, les mauvais traitements « ça passe ».

Parce que quand un enfant atypique se fait taper, on leur dit que c’est une broutille de cours d’école, et on lui fait porter la responsabilité, puisque c’est lui qui comprend mal les jeux.

Que souvent, lorsque l’enfant parle, on balaye sa parole en lui opposant, c’est si facile, son manque de compréhension des codes sociaux. Ou bien encore qu’il a cherché, parce que son comportement, quand même…

Quand lorsqu’il parle courageusement et dit être harcelé ou avoir été frappé, on lui demande « ce qu’il a fait pour qu’on lui fasse ça », on crée les conditions d’accepter l’inacceptable.

Sa qualité de victime n’est jamais acquise, et sera toujours, au mieux, teintée d’une forme de culpabilité parce qu’il est « qui il est ».

Son trouble le rend systématiquement suspect. Plus que les autres, il aura à démontrer qu’il est victime, même quand c’est évident.

 

 

La parole des enfants est déjà, l’actualité nous le démontre tragiquement, bien peu de chose face à la parole d’un adulte, quand bien même le profil de l’enfant n’engage en rien sa capacité à juger d’une situation.

Alors, lorsque l’enfant présente des troubles, ces troubles et les poncifs qui y sont accolés, les idées reçues, non seulement pèsent bien plus lourd que sa parole, mais inversent littéralement la charge du doute, voire de la culpabilité.

On comprend alors aisément que ces enfants finissent par ne plus parler.

Et parfois, les parents hésitent à agir, par crainte de devenir opportunément suspects, comme ça nous est arrivé, alors même que Cléo était indiscutablement victime, par le biais d’une enquête des services sociaux destinée à détourner la faute du coupable et la déposer, fort habilement, sur les épaules des parents.

Pour être honnête jusqu’au bout, et même si c’est difficile à écrire et à lire, je pense aussi que ce mécanisme, on le reproduit parfois nous-mêmes, sans le vouloir, sans le savoir.

C’est dans les écoles, mais c’est aussi dans nos maisons et dans nos propres postures.

Quand, et bien que ce soit justifié, on leur dit qu’eux ne peuvent pas faire telle ou telle chose que leurs camarades font (rester seuls à la maison, partir seuls faire une balade à vélo…)

Qu’on le veuille ou non, on a toujours en tête, lorsque notre enfant nous parle et se confie, cette question : « est-ce que sa perception de la situation est la bonne ? ». Alors, quand ils nous rapportent un événement qui leur est arrivé, à la maison, à l’école, à l’extérieur, et qu’il dit n’y être pour rien, on a ce moment de doute qui se lit sur notre visage, aussi furtif soit-il, traduisant notre réserve quant à la fiabilité de sa parole. Bien plus que pour les autres enfants, quoi qu’on en dise et quoi qu’on en veuille.

Et là, je vais dire quelque chose qui peut heurter. Mais je pense qu’il faut le dire, parce qu’il est l’heure de se poser ces questions, de mener ces réflexions indiscutablement nécessaires.

C’est là que la folie commence : on les conduit en séances d’habiletés sociales, chez le psy… en leur expliquant que leur jugement des situations, leur instinct, leur fonctionnement ne sont pas fiables, et que leur comportement doit être « rééduqué ».

Implicitement, on leur dit de se fier à la parole des adultes pour savoir ce qui est bien et ce qui ne l’est pas, plutôt qu’à leur propre réflexion et à leur propre analyse.

Et puis, lorsqu’on ne réagit pas et qu’on ne s’oppose pas à un enseignant, un soignant qui maltraite, exclut, stigmatise, moque, qu’on explique à notre enfant que oui, c’est nul, mais c’est le prof, c’est comme ça, il vaut mieux ne pas faire de vagues, on lui valide que les adultes peuvent mal se comporter avec lui.

Quand on l’oblige à faire la bise à quelqu’un parce que c’est la politesse, on lui apprend que son consentement n’a pas de valeur.

Quand on lui assène une décision, une injonction sans entendre ni comprendre son point de vue, et sans justifier ni expliquer le nôtre, on lui explique que son consentement et son avis ne comptent pas face à l’adulte.

 

Alors que faire ?

Je n’ai malheureusement pas la réponse, et j’en suis – tu peux me croire – très sincèrement navrée.

J’ai peur en effet qu’il n’existe pas de solution sûre et infaillible, et que nous soyons, nous, tous les parents, mais particulièrement ceux d’enfants neuroatypiques, condamnés à jouer aux équilibristes entre restreindre leurs libertés pour les protéger, la mort dans l’âme, et leur permettre, les encourager même, à risquer, la boule au ventre pour nous, mais des frissons d’aventure, pour apprendre et tout simplement vivre.

C’est douloureux à écrire, mais non, je ne vois pas de solution imparable pour protéger nos enfants contre les prédateurs.

Leur expliquer de ne pas parler aux inconnus ? Dans la grande majorité des cas, les enfants sont agressés par des personnes de leur entourage. Malgré tout, il faut le faire – évidemment !- mais en détaillant quasi exhaustivement chaque nuance de chaque situation. Kafkaïen quand on y pense, pour quelqu’un qui pose sur les choses et les situations un regard fait de logique et de codes appris.

Alors, notre devoir, c’est de leur donner un maximum de ces codes, même les plus fins, les outils pour penser, analyser les situations, leur donner suffisamment confiance en leur jugement, le valoriser pour qu’ils puissent discerner l’inacceptable et une estime d’eux-même suffisamment solide pour oser penser qu’ils n’ont pas à accepter l’inacceptable.

Peut-être ne pas leur dire, lorsqu’on les emmène en suivi, qu’ils y vont parce que leur perception des situations et des codes sociaux n’est pas la bonne. (« Je n’aime pas les chatouilles, mais bon, comme ce que je pense n’est pas juste, alors ok pour les chatouilles… ??? ») mais plutôt qu’on va compléter « leurs boites à outils » ?

Et aussi, c’est essentiel : sacraliser leur parole. Leur faire confiance et le leur montrer.

Quitte à sciemment laisser passer quelques mensonges. Je sais, c’est contre-intuitif.

Et pourtant. Lorsque l’enfant se sent cru, même s’il arrive évidemment parfois, au début, qu’il en profite un peu, il devient plus conscient de ses actes et fait en sorte d’être à la hauteur de notre confiance. Ce lien, cette confiance, est à mon sens bien plus précieux que n’importe quoi d’autre. Et si pour l’instaurer, il faut fermer les yeux sur un petit mensonge, un brossage de dents zappé, un bonbon piqué dans le placard, alors ça vaut le coup.

Et lorsqu’il veut s’aventurer, aller seul faire une course, partir explorer… mettre en place les conditions pour le lui permettre, et qu’il sente qu’on l’en sait capable.

Même si aujourd’hui, j’avoue que rien ne saurait me rassurer pleinement tant le monde me semble fou.

Mais ce que je ne veux surtout pas, c’est transmettre à ma fille l’idée que le monde est trop dangereux et qu’elle est une proie particulièrement vulnérable, et qu’elle renonce alors à vivre et à oser par crainte de faire une mauvaise rencontre.

L’équilibre à trouver est infiniment fragile. Mais il est excessivement nécessaire.